Washington accentue la pression sur la Syrie

Le président américain George W. Bush a accusé la Syrie, dimanche, de détenir des armes chimiques.

La Syrie est dans le collimateur de Washington. Depuis plusieurs semaines déjà, des hauts responsables américains se succèdent pour lancer des avertissements à Damas qu’ils accusent tour à tour d’abriter des responsables du régime irakien déchu, de faciliter leur départ, d’avoir fourni du matériel militaire à Bagdad, de stocker sur son territoire des armes de destruction massive irakiennes, de posséder des armes chimiques…

Dimanche 13 avril, la pression s’est accentuée. Tour à tour, le secrétaire d’Etat Colin Powell, le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et le président américain George W. Bush ont adressé de nouvelles mises en garde à la Syrie.

Colin Powell a tout d’abord menacé la Syrie, dans une interview à la BBC, faisant valoir qu’il ne serait « pas du tout sage » pour elle de devenir « un havre » pour les dignitaires du régime déchu. « La Syrie a été pendant longtemps une source d’inquiétude. (…) Nous avons désigné la Syrie comme un Etat qui soutient le terrorisme et nous avons discuté de cela avec les Syriens à de nombreuses reprises. (…) Nous craignons que du matériel soit passé de la Syrie en Irak au cours des dernières années. (…) Et nous le disons donc clairement et de façon très directe aux Syriens. Nous espérons qu’il répondront de la même manière ». Selon le secrétaire d’Etat américain, la Syrie est « devant un choix crucial ».

Donald Rumsfeld lui a succédé sur la chaîne de télévision NBC. « Des Irakiens sont entrés en Syrie, certains y restent, d’autres ne font qu’y passer », a-t-il affirmé. « Nous espérons vraiment que la Syrie ne deviendra pas un paradis pour les criminels de guerre et les terroristes ». Le secrétaire à la défense, qui est intervenu sur diverses chaînes de télévision, a ensuite affirmé sur CBS que des Syriens combattaient contre les forces américaines en Irak. « Nous voyons des bus remplis de gens venant de Syrie entrant dans ce pays », ajoutant que « plusieurs avaient été tués la nuit dernière (samedi à dimanche) dans les combats ».

Dans l’un des autobus interceptés à son entrée en Irak, a expliqué le secrétaire à la défense, les soldats américains ont trouvé plusieurs centaines de milliers de dollars et des tracts de recrutement promettant une récompense à quiconque tuerait des Américains. Selon le général Tommy Franks, qui dirige les opérations militaires alliées en Irak, il s’agit de « mercenaires » mais il n’a pas précisé à la solde de qui.

LA SYRIE EST « DEVANT UN CHOIX CRUCIAL »

Un peu plus tard, c’était le président américain lui-même qui formulait un certain nombre d’accusations. Les Etats-Unis croient « qu’il y a des armes chimiques en Syrie », a-t-il déclaré, tout en soulignant que cette situation pourrait nécessiter une réponse différente de l’Irak. « Chaque situation nécessite une réponse différente ». Et de poursuivre : « Une chose après l’autre. (…) Maintenant, nous sommes en Irak. La deuxième chose, à propos de la Syrie, c’est que nous nous attendons à sa coopération. (…) Le gouvernement syrien doit coopérer avec les Etats-Unis et nos partenaires de la coalition. Il ne doit pas donner abri aux baassistes et responsables militaires (irakiens), qui devront rendre des comptes pour leurs actes », a-t-il mis en garde.

Interrogé dimanche pour savoir si les Etats-Unis envisageaient de prendre des mesures dépassant le simple cadre diplomatique contre la Syrie, Donald Rumsfeld a indiqué que la décision revenait aux dirigeants de la coalition américano-britannique. « Ce n’est pas de mon ressort ». Dans l’hypothèse où le dirigeant irakien Saddam Hussein aurait trouvé refuge en Syrie, « alors là je dirais que la Syrie a fait une erreur encore plus grosse », a estimé le ministre. Et de lancer : « C’est bien la dernière chose dont j’aurais envie de parler. (…) Le gouvernement (syrien) fait à mon avis beaucoup de graves erreurs, beaucoup de mauvais jugements. »

Prié de dire si la Syrie devrait payer pour avoir soutenu Saddam Hussein, M. Rumsfeld a rétorqué : « Je suis certain qu’ils paient déjà si vous y réfléchissez bien (…) Qui au monde voudrait investir en Syrie? Qui veut faire du tourisme en Syrie? »

LES POSITIONS DE DAMAS ET DE PARIS

Le ministre syrien des affaires étrangères, Farouk Al-Chara, a jugé les accusations américaines dénuées de tout fondement. Lors d’une conférence de presse en compagnie de son homologue français Dominique de Villepin en tournée au Proche-Orient, M. Al-Chara a déclaré que Damas considère que les « menaces » de l’administration Bush ne sont pas sérieuses, dans la mesure où « elles ne reflètent pas l’opinion générale aux Etats-Unis ». « Parfois, (l’administration Bush) ne sait pas ce qu’elle veut (…). Nous l’invitons à nous fournir des preuves. » Selon M. Al-Chara, la Syrie n’entretenait plus de relations « amicales » avec le gouvernement de Saddam Hussein depuis de « nombreuses années ». Damas avait déjà assuré jeudi Washington qu’elle avait fermé sa frontière avec l’Irak, sauf pour ce qui concerne le trafic humanitaire.

Le ministre syrien a aussi rejeté les accusations américaines sur le stockage en Syrie d’armes de destruction massive irakiennes et l’acheminement d’équipement militaire en Irak. « Ils n’ont pas trouvé d’armes de destruction massives en Irak. Comment peut-on accuser la Syrie (d’avoir) ce que même les Américains n’ont pas trouvé sur le territoire irakien ».

Dominique de Villepin, ministre français des affaires étrangères, a déclaré dimanche à Beyrouth que les Etats-Unis étaient malvenus de maintenir la pression sur la Syrie en l’accusant de se porter au secours du régime déchu irakien. A l’issue d’entretiens avec des responsables libanais, il a déclaré que la communauté internationale devrait plutôt concentrer ses efforts sur la reconstruction de l’Irak et la relance du processus de paix au Proche-Orient. « Le moment est mal choisi. L’heure est à la concertation, l’heure est aux consultations, au dialogue », a-t-il répondu aux journalistes qui l’interrogeaient sur la position de Paris face aux accusations américaines contre Damas. « Nous devrions faire très attention à mettre toute notre énergie pour tenter de trouver des solutions parce qu’il y a assez de problèmes », a-t-il ajouté avant de s’envoler pour l’Arabie saoudite, dernière étape de sa tournée-éclair au Proche-Orient.

Dimanche après-midi, le commandement central des forces américaines (Centcom), a fait savoir que des dirigeants irakiens avaient été arrêtés près de la Syrie alors qu’ils tentaient de fuir l’Irak. La télévision kurde a de son côté rapporté que l’armée américaine avait capturé dimanche le demi-frère de Saddam Hussein, Watban, à Rabia, un village irakien près de la frontière avec la Syrie. La télévision a laissé entendre qu’il tentait de franchir la frontière.

[source – lemonde.fr]