Tony Blair succède à Jean-Claude Juncker dans un climat tendu

Le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker s’apprête à céder dans l’acrimonie la présidence de l’Union à son homologue britannique, qui peut se préparer à un semestre « pourri ».

Tony Blair aura fort à faire à partir du 1er juillet pour égaler la réputation du doyen du Conseil européen qui, malgré son relatif jeune âge (50 ans), joue les « fixeurs » de l’UE depuis plus de dix ans grâce à son art du compromis.

Malgré le fiasco du sommet de Bruxelles sur le financement de l’Europe élargie, le Luxembourgeois a été vigoureusement applaudi par les centaines de journalistes présents dans la nuit de vendredi à samedi, une scène inédite digne de la Roumanie de Ceaucescu.

C’est peu de dire que l’homme s’est taillé une réputation à faire pâlir d’envie tous ses homologues européens.

« Découragé, un peu triste » devant la « crise profonde » provoquée par cet échec ainsi que par le rejet de la Constitution européenne en France et aux Pays-Bas, il est devenu l' »homme à tout faire » vers qui tous les regards se tournent dès qu’il y a un problème à régler dans une Union toujours divisée.

Quand on cherche un président de la Commission exécutive, c’est tout naturellement à Juncker que l’on propose la fonction en 2004.

Il déclinera l’invitation unanime de ses homologues, qui ne voulaient pas le croire lorsqu’il leur disait avoir promis aux électeurs luxembourgeois qu’il resterait à son poste en cas de réélection en juin 2004, ce qui fut le cas.

ACCORD SUR LE PACTE DE STABILITÉ

C’est évidemment à lui que l’on pense pour présider pendant deux ans l’Eurogroupe, le forum de coordination des politiques économiques de la zone euro, un mandat qu’il acceptera.

Depuis, comme par miracle, ce cénacle s’est mis à fonctionner de manière plus efficace et est parvenu en mars à un accord sur la réforme du pacte de stabilité de l’euro que l’on disait impossible quelques mois auparavant.

L’un des autres succès de sa présidence a été l’orchestration réussie du sommet de la « réconciliation » euro-américaine avec George Bush, le 22 février.

A Bruxelles, il a tenté jusqu’à la dernière seconde de boucler un compromis sur le budget de l’Union européenne de 2007 à 2013 et, de l’avis général, on était proche de l’accord.


Mais l’Espagne, la Finlande, les Pays-Bas, la Suède et, surtout, le Royaume-Uni, l’ont empêché de couronner sa présidence par un accord qui aurait quelque peu dissipé le double « non » à une Constitution à laquelle il tient beaucoup.

Les pays qui se sont retrouvés dans la minorité s’en sont pris à la stratégie du Premier ministre luxembourgeois, qui a cherché à isoler le Royaume-Uni pour le faire « craquer ».

« S’il y a eu une telle tentative, ça a raté », a estimé Tony Blair, qui a dénoncé les « tactiques et manoeuvres » de Juncker.

Ce dernier n’a pas caché qu’il ne passerait pas, selon une formule célèbre, ses vacances avec son successeur à la tête de l’Union européenne.

Que fera-t-il le 23 juin, quand Tony Blair présentera ses priorités ? Malheureusement, ce sera la fête nationale luxembourgeoise: « Par conséquent, je ne serai pas à l’écoute. »

CONTEXTE TENDU

Quel conseil lui donnera-t-il ? Aucun, « puisque visiblement on n’écoute pas mes conseils », a-t-il expliqué.

Que lui inspire la date du 18 juin, 190e anniversaire de la victoire britannique sur les troupes napoléoniennes à Waterloo? Il préfère se souvenir d’un autre 18 juin, celui de l’appel du général de Gaulle en 1940 appelant les Français à résister à l’occupant nazi.

C’est donc dans un contexte pour le moins tendu que Blair prendra les rênes de l’Union européenne dans deux semaines.

Il trouvera face à lui les pays qui, comme l’Allemagne, la France, le Luxembourg, la Belgique, et même les dix nouveaux entrants, qui le rendent responsables de l’échec.

Or, il lui sera impossible de redresser la barre.

On voit mal le Royaume-Uni, dont la « ristourne » de cinq milliards d’euros annuels – et bientôt huit milliards – sur sa contribution au budget européen est au centre de la querelle, proposer une réduction de ce généreux « chèque ».

Londres, qui veut lier toute réduction de ce mécanisme à une remise en cause fondamentale de la Politique agricole commune (PAC), n’est pas non plus considéré comme un « honnête courtier » sur ce point, comme doit l’être une présidence de l’UE.

L’accord est donc reporté à 2006, avec tous les dangers que cela suppose: on sera alors plus proche des échéances électorales en France et aux Pays-Bas, deux des pays les plus durs.

Tony Blair, qui veut se faire le champion de la modernisation de l’Europe, risque aussi d’être confronté sur un dossier-clé de sa présidence à l’intransigeance française.

C’est en effet pendant le prochain semestre que les Vingt-Cinq sont censés parvenir à un accord sur la libéralisation des services, la fameuse « directive Bolkestein » honnie en France, où elle a joué un rôle dans le « non ».

[source – yahoo.com] (Reuters)