Quand Jean-Claude Trichet a tenu sa première réunion des gouverneurs, la plupart des observateurs s’attendaient au moins à un « signal », comme on dit de plus en plus dans ces milieux.
Et, bien que la manipulation des taux ait fait depuis quelques années la preuve de ses limites, beaucoup en réclament encore, par habitude. Il n’a alors rien dit, et pis, il n’a rien fait. Les opérateurs ont été déçus. Le tiers de l’économie qui exporte hors de la zone euro souffre de la réévaluation de la monnaie unique, et alimente l’inquiétude sur les risques de délocalisation et les menaces sur l’emploi. Plusieurs ministres européens, pressés par les médias, ont déploré de concert le silence de Francfort. Si c’est un silence, il est assourdissant. Car, à bien écouter ce que la BCE n’a pas l’air d’avoir dit, sa dénonciation en creux de la démission politique européenne est d’une certaine cruauté.
Contrairement à son ancien président, Wim Duisenberg, qui déclara un jour « l’euro, c’est moi », la Banque rappelle implicitement que la gestion du taux de change n’est pas de sa responsabilité, ce qui est exact. Dans le langage codé de son président, il n’est au contraire qu’« un élément parmi d’autres » des données de la politique monétaire. Mais où est donc le responsable, en l’occurrence le ministre des Finances européen ? Il n’y en a pas. Quand même la Banque du Japon se goinfre désespérément de dollars pour amortir sa baisse, elle applique en cela la politique d’un gouvernement. La stratégie est à vrai dire très discutable, et elle commence à être discutée, mais ne risquerait pas de l’être au sein du gouvernement européen, puisqu’il n’y en a pas. La croissance ? Toute banque centrale a le devoir de mener une politique monétaire compatible avec une certaine croissance (à préciser), mais il n’est pas dans ses responsabilités de la provoquer. Au reste, indique son président, la croissance prévue – d’environ 2 % – « peut avoir raison des inconvénients du cours actuel de l’euro ». Noter « actuel », car on se rapproche de la zone dangereuse. La meilleure réponse est naturellement dans la compétitivité, encouragée par la politique générale. La nouvelle présidence irlandaise en a fait justement sa priorité ; mais elle la fera appliquer par qui ? Il n’y a pas de responsable identifiable. En évoquant ainsi des leviers importants mais qui ne relèvent pas d’elle, la Banque dévoile un déficit politique devenu intenable face aux défis de la politique américaine du dollar fondant. En constatant que l’évolution de l’euro a en revanche un effet « positif du point de vue de l’inflation », qui est, pour le coup, au coeur de sa mission, on se demande même si le président de la Banque a platement manifesté la satisfaction d’un fonctionnaire sur la bonne marche de son service, ou a entendu au contraire lancer une interpellation citoyenne aux autorités politiques gravement défaillantes. Il est en tout cas impossible de continuer à avoir une monnaie sans gouvernement.
[source – lesechos.fr]
