Le « business » d’après-guerre est florissant : tout s’achète, tout se vend…
Déroutante Bagdad… On l’imagine libérée, tournée vers l’avenir, pressée de relever le défi de l’après-Saddam. On la découvre, au contraire, hésitante, apeurée, et terriblement seule.
Les 12 000 GI’s dans l’agglomération y sont d’une grande discrétion. Les partis politiques s’agitent en vase clos, près des caméras mais loin des soucis du peuple. Et si la ville se redresse par endroits, c’est avant tout à elle-même qu’elle le doit. Il faut d’ailleurs la voir, cette capitale de 5 millions d’habitants : des aurores au couvre-feu (19 heures en périphérie, 23 heures dans le centre), elle cherche ses repères dans l’adversité, avance à pas prudents, sans aucune certitude.
Bagdad n’est ni en guerre ni en paix ; plutôt dans un étrange « entre-deux » dont elle ignore la durée. Au moins, l’heure n’est-elle plus au chaos. Les pillages ont cessé. Quelques groupes isolés tentent bien de récupérer ce qui peut l’être dans les bâtiments dévastés après la chute du régime, mais leurs butins se limitent à des bric-à-brac de planches et de ferraille. C’est à croire qu’il n’y a plus rien à voler, que les gamins de l’ex-Saddam City, le bastion chiite des faubourgs, ont déjà tout emporté, revendu, recyclé. Les Bagdadis n’oublieront jamais ces journées de vol et de feu. Ils en restent profondément marqués. La ville, elle, en porte les stigmates : immeubles incendiés, devantures défoncées, rues jonchées de débris, de feuilles volantes.
COMMERCES FERMÉS
Plus de saccages, donc, mais une capitale traumatisée et méfiante. Ainsi, bien que la situation se soit nettement améliorée depuis deux semaines, une majorité de commerces gardent porte close. Rares sont les restaurants ouverts. Idem pour les magasins d’ordinateurs, de matériel hi-fi ou de vêtements. Une partie de la population demeure cloîtrée chez elle. Dans la journée, alors que les risques d’agression paraissent pourtant très limités, les femmes sortent peu, ou alors en groupes. Les hommes se chargent de faire des courses, si possible en voiture. La nuit venue, ils resteront chez eux, une arme à portée de main. Chacun, ici, en a désormais une. Par les temps qui courent, il est même plus facile d’acheter une Kalachnikov que de faire le plein de carburant.
Dans ce Bagdad sans loi ni autorité, les soirées sont longues. Souvent, des rafales retentissent. Deux, trois, dix coups de feu… Fusillade entre Irakiens ? Accrochage avec les Américains ? Simple jeu entre voisins s’entraînant au tir ? Impossible à savoir, les informations manquent, la ville n’est que rumeurs. Seules certitudes : des agressions (vols de voitures, tentatives de cambriolage) ont déjà été signalées, de même que des représailles visant des membres du parti Baas de Saddam Hussein.
Si les Américains surveillent divers sites officiels, s’il leur arrive également de patrouiller à bord de chars ou de survoler en hélicoptère tel ou tel pâté de maisons, ils sont loin d’assurer toutes les missions de maintien de l’ordre. Le prochain renforcement de leur dispositif (3 000 à 4 000 hommes supplémentaires) ne devrait pas suffire à combler les manques. Par endroits, la capitale semble livrée à elle-même, en particulier la nuit. Faute d’électricité, des quartiers entiers sont plongés dans l’obscurité. Seuls les privilégiés possédant un groupe électrogène peuvent continuer à s’éclairer. Les autres attendront le retour du courant. Il reviendra peut-être. Comme pour l’eau, l’incertitude est de mise.
A l’approche du couvre-feu, les voitures disparaissent, les gosses cessent de jouer au football sur les avenues désertes, il ne reste plus que quelques cambrioleurs en maraude. La rue devient le domaine des chats, des rats, des chiens errants, prêts à se disputer les tas d’ordures qui s’entassent, faute de ramassage. Plus les jours passent, plus la capitale ressemble à une immense décharge, envahie par les mouches. Certains habitants brûlent les détritus, d’autres glissent quelques billets aux rares éboueurs opérationnels. Partout ailleurs les immondices encombrent les trottoirs, engorgent les caniveaux. Aucune épidémie n’a encore été signalée mais, la chaleur aidant, la situation sanitaire se dégrade.
Au réveil, les habitants s’accrochent au moindre signe de retour à la normalité : un épicier qui ose lever son rideau de fer, un policier municipal qui se risque à régler la circulation, les hôpitaux qui fonctionnent tant bien que mal… L’épicentre de cette renaissance demeure l’hôtel Palestine où les médias ont établi leur « QG ». On y vient pour s’informer, manifester, chercher un emploi. Les nouveaux partis s’activent, font signer des pétitions, recrutent des militants le long des avenues embouteillées. Un à un, les quartiers alentour retrouvent un semblant d’animation. Le « business » de l’après-guerre y est florissant. Essence, armes, whisky, cigarettes, cartes grises, voitures volées, antennes paraboliques, liaisons téléphoniques par satellite… tout s’achète, tout ce vend. Il suffit d’avoir des liasses de dinars ou de dollars.
LA VIANDE EST UN LUXE
La nourriture ne manque pas non plus. A condition d’y mettre le prix. La viande est devenue un luxe, son coût a doublé en un mois pour atteindre 7 000 dinars le kilo (un peu plus de 3 euros), soit le salaire mensuel d’un enseignant. Les produits laitiers sont rares. Le pain pose problème : les maîtresses de maison doivent le cuire à domicile, sur des réchauds à pétrole. Les œufs, en revanche, restent accessibles, tout comme les fruits et légumes. Dans les classes moyennes, les repas quotidiens sont donc constitués de pommes de terre, de riz et de ratatouille. Dans les milieux plus modestes, on compte encore sur les provisions pour six mois, distribuées avant le conflit. Lentilles, haricots blancs, sucre, thé, farine…
Les réserves semblent bien garnies. Mais pour combien de temps ? La population, minée par un sentiment d’impuissance, vit l’urgence du quotidien : manger, travailler, survivre. Le reste, à commencer par la reconstruction politique du pays, lui paraît secondaire. Chacun essaie de retourner sur son lieu de travail. Les employés tentent de retrouver leurs patrons, les fonctionnaires leurs chefs de services. Tous mènent une exténuante course aux informations.
Que faire, à qui s’adresser, quand les ministères ont été détruits ? Un peu partout, des réunions sont organisées, des comités se créent, des nouvelles plutôt encourageantes commencent à filtrer. Celle-ci, notamment : les écoles pourraient rouvrir leurs portes, samedi matin 10 mai, et les universités une semaine plus tard. Les Bagdadis voudraient y croire mais ne peuvent s’empêcher d’en douter, car bien des établissements ne sont pas en état d’accueillir les élèves. Et puis, qui paiera les enseignants ? L’argent est la préoccupation première. Les bas de laine s’amenuisent, et nul ne sait si les clients des banques pillées seront dédommagés. Là encore, Bagdad s’épuise en questions, s’interroge sur son avenir. Elle voudrait des dates, un échéancier, des certitudes. Les Américains peinent à la rassurer.
[source – lemonde.fr] Philippe Broussard
