Des éléments radioactifs ont été volés sur un site nucléaire irakien

Le complexe atomique d’Al-Tuwaitha, situé à une vingtaine de kilomètres de Bagdad, a été, lui aussi, la proie des pillards. Certaines des matières disparues pourraient contaminer les populations locales et servir à la fabrication de « bombes sales ».

Avec des précautions de démineur, l’ingénieur irakien montre les endroits sur lesquels il ne faut surtout pas poser le pied. Ici, un petit tas de cristaux jaune : « Du « yellow cake » », à base d’uranium naturel.

Là, un monticule de poudre noire : « De l’oxyde d’uranium. »

Partout, des plaques de ciment ont été coulées à la va-vite pour tenter de fixer au sol les résidus de matières radioactives. « Ces produits sont très dangereux à respirer », commente l’ingénieur. On se trouve dans le complexe d’Al-Tuwaitha, le principal site nucléaire irakien, à une vingtaine de kilomètres de Bagdad.

Bien que contrôlé par les forces américaines, le centre atomique a été la proie de pillards qui n’avaient visiblement pas conscience des risques encourus. « Radioactivité. Ne pas entrer », avaient écrit des militaires anglo-saxons, dans leur langue, sur les murs de l’entrepôt pillé, dont les alentours sont parsemés de substances toxiques. Les portes du hangar sont ouvertes, laissant voir des centaines de gros fûts métalliques : « Leur contenu est très riche en particules alpha », explique l’ingénieur Hicham Abdulwalik, mardi 6 mai. Des pillards ont essayé d’ouvrir ces conteneurs, heureusement sans succès. Mais « d’autres barils, stockés après avoir été en grande partie utilisés, ont été vidés sur place et emportés », assure le fonctionnaire. C’est alors que les morceaux de yellow cake et d’oxyde d’uranium ont été répandus, affirme-t-il, à l’unisson avec ses collègues de la Commission irakienne de l’énergie atomique (CIEA) qui font visiter les lieux.

« Quand les « Ali Baba » -surnom donné aux pillards- sont venus, les soldats américains étaient postés à quelques centaines de mètres. Mais ils n’ont rien fait », témoigne un habitant du village situé de l’autre côté des barbelés qui, neutralisés en plusieurs points de passage, ne protégeaient plus le site nucléaire.

VISITE INTERDITE

« Les gens sont si pauvres… Ils se sont servis des barils pour mettre de l’eau ou des aliments », indique un autre villageois. Un drame, si l’on en croit le chef du département de physique nucléaire de la commission irakienne, le Dr Shaker Al-Jibouri : « Qu’une personne avale un seul atome d’uranium et elle développera un cancer à court terme », affirme-t-il.

Même le « saint des saints » d’Al-Tuwaitha, le centre de recherches et d’expérimentations atomiques, a été la cible des pillards, selon le Dr Ahmed Al-Bahili, un autre dirigeant du complexe. Derrière des collines artificielles, le cœur du nucléaire irakien abrite les réacteurs les plus célèbres de la région : Osiris et Osirak (construits par la France, avec une coopération italienne), le second ayant été détruit en 1981 par l’aviation d’Israël, qui soupçonnait l’Irak d’y préparer une bombe atomique ; un réacteur de fabrication russe a été bombardé, lui, par les Américains, en 1991.


« Les trois réacteurs nucléaires n’étaient plus en activité depuis 1991 », assure le docteur. Ils sont flanqués de divers laboratoires – agriculture, physique ou chimie – où « les voleurs ont tout emporté », indique la même source.

Renvoyant sèchement les visiteurs, les forces américaines interdisent désormais la visite du centre de recherches au motif qu’il est contaminé. Le Dr Al-Bahili a cependant été autorisé quotidiennement à y revenir, jusqu’au lundi 5 mai. Des substances hautement toxiques – isotopes, césium, thorium et cobalt – ont été dérobées dans les laboratoires, assure le scientifique. « On les conservait dans des conteneurs de la taille d’un verre. Certains étaient vides », précise-t-il. En outre, des expériences nucléaires avaient cours sur des insectes et des animaux : « Les vitres ayant été cassées, des mouches et des souris ont pu s’échapper, ce qui constitue une autre source de danger », prévient le scientifique.

Muni de compteurs de radioactivité, le Dr Al-Bahili s’est rendu dans les villages environnants. « J’ai détecté plus de vingt maisons où les dosages d’émission étaient de 30 millirads -600 fois plus que la dose autorisée-. Et je suis certain de n’avoir visité qu’une infime partie des habitations contaminées ». Il est catastrophé : « Quand les voleurs ont fini par apprendre que leur butin était dangereux, ils l’ont sans doute jeté dans l’eau de la rivière ou dans les ordures, le vent se chargeant de disperser les résidus ».

LES CRAINTES DE L’AIEA

Amer, le scientifique irakien met en cause l’armée américaine, qui n’aurait rien fait pour empêcher les pillages. « Au début, ce sont les forces britanniques qui gardaient Al-Tuwaitha, avec une trentaine de chars. A partir de la seconde moitié d’avril, les Américains les ont remplacés, avec seulement trois chars ».

Appelant à une « plus grande coopération de la communauté internationale », le Dr Al-Bahili ne veut pas croire que les substances dérobées puissent tomber aux mains de groupes terroristes qui fabriqueraient des « bombes sales » (radioactives). C’est pourtant l’une des craintes avancées par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à Vienne. Une porte-parole, Melissa Fleming, redoute que des matériaux radioactifs dérobés à Al-Tuwaitha servent précisément à fabriquer des « bombes sales ». A moins que les sources radioactives en question soient du type de celles qui sont utilisées dans le domaine médical.

[source – lemonde.fr] Erich Inciyan