Une filiale du groupe Murdoch soupçonnée de piratage

Un procureur californien enquête sur une société du magnat australo-américain, NDS, pour vérifier si elle a « cassé » les systèmes de cryptage de chaînes de télévision payantes. La filiale italienne de Canal+, Télépiù, vendue le 30 avril à Rupert Murdoch, aurait été l’une des victimes.

Il ne reste que quelques jours au procureur adjoint de Californie, James Spertus, pour sauver son enquête. Il s’agit de savoir si l’un des premiers groupes mondiaux de communication, News Corp., dirigé par Rupert Murdoch, « casse », depuis 1996, sur plusieurs continents, les systèmes de cryptage de réseaux concurrents pour remporter des marchés.

Parmi les groupes qui déclarent avoir été ses victimes figurent les deux plus importants câblo-opérateurs américains, Direct TV et Echostar, ainsi que les sociétés européennes Canal+ et Kudelski, tous à l’origine de plaintes civiles aux Etats-Unis contre NDS, filiale de News Corp. chargée de la sécurité des réseaux, et sa maison mère.

Le rachat de Direct TV par M. Murdoch, début avril, et surtout l’accord signé, le 1er octobre 2002, entre le magnat américano-australien et le président de Vivendi Universal, Jean-René Fourtou, lors de la cession de Telepiù à News Corp., ont mis un terme aux procédures civiles. L’essentiel des accusations portées contre News Corp. pour espionnage industriel repose sur les éléments découverts par Canal+ après deux ans d’enquête. Or la cession, par Vivendi, de la chaîne italienne n’a été acceptée par News Corp. qu’à la condition que le français s’engage à détruire les documents et les témoignages qu’il détenait sur les pratiques du groupe de M. Murdoch, au plus tard le 30 avril, jour de la finalisation de la vente.

Informé de cette échéance, le procureur adjoint James Spertus, chargé de la seule enquête pénale sur les agissements supposés de News Corp., a adressé, le 21 avril, à Canal+ et à Canal+ Technologies, son ancienne filiale, vendue depuis à Thomson Multimédia, une assignation exigeant l’envoi, avant le 5 mai, au bureau du FBI de Los Angeles, de tous les éléments en leur possession ayant trait à l’enquête. Les directions de Canal+ et de Vivendi ont accepté de remettre ces pièces à la justice américaine. Une mise en accusation pénale de News Corp. constituerait une brèche dans l’empire Murdoch, dans laquelle pourraient s’engouffrer les instances de régulation publiques américaines et européennes. Les plaintes civiles de Canal+, Direct TV et Echostar, déposées aux Etats-Unis, affirmaient déjà que News Corp. et NDS avaient « cassé » leurs cartes de cryptage et que leur contenu avait été diffusé sur Internet, ouvrant ainsi la voie au piratage en série. Mais de l’avis des juges civils et des autres plaignants, Canal+ a conservé le meilleur de ses preuves contre News Corp. dans l’attente d’un procès qui n’aura jamais lieu, la vente de Telepiù ayant modifié la donne.

Le Monde a pu avoir accès à une partie de ces pièces confidentielles. Il s’agit notamment de documents internes à NDS, rédigés par des ingénieurs travaillant au sein du principal laboratoire de la société, à Haïfa (Israël). L’un d’eux, daté du 26 janvier 1999, intitulé Summary of an european smartcard design, barré d’une mention « Secret », devrait figurer parmi les éléments transmis. Il résume, en dix pages et une dizaine d’annexes, les modalités techniques qui ont permis à NDS de démonter l’ensemble des codes informatiques contenus dans la carte qui permettait à Canal+ de protéger son système de cryptage ainsi que ceux des chaînes étrangères du groupe, dont Telepiù, en Italie.

La direction de Canal+ disposerait également de traces écrites et de témoignages internes à NDS attestant la présence de cette société au cours du processus de diffusion du code de la carte Canal+ sur le site Internet canadien DR7.com. Dans un premier temps, Canal+ aurait réussi à trouver un lien formel entre le fichier émanant du laboratoire de NDS, à Haïfa, comportant les données confidentielles, et celui diffusé par DR7.com. Le propriétaire de ce site aurait fourni à Canal+ un récit témoignant des conditions dans lesquelles les données de la carte de la chaîne ont été diffusées, notamment par l’intermédiaire d’un certain Christopher Tarnovski. Résidant aux Etats-Unis, ce dernier était considéré comme un membre du monde du piratage, jusqu’au moment où il apparut qu’il travaillait, en fait, pour NDS. La procédure pénale, dans laquelle agit le procureur Spertus, a été ouverte à la suite de la découverte, par les douanes américaines, chez M. Tarnovski de cartes pirates et d’argent liquide provenant de leur vente. Son avocate, à San Diego, dément toute implication de son client.


Enfin, la chaîne cryptée disposerait de dépositions faites sous serment par des personnes ayant eu connaissance des conditions dans lesquelles NDS « cassait » les cartes des concurrents et de la façon dont, pour des motifs commerciaux, certaines données sensibles se retrouvaient sur Internet. A en croire leurs témoignages, joints aux documents réunis par Canal+, les ingénieurs de NDS auraient « cassé », en décembre 1996, la carte d’un réseau câblé japonais, Perfect TV. A cette époque, News Corp. tentait de s’imposer sur ce marché. En septembre 1997, la carte du câblo-opérateur américain Echostar est à son tour piratée. Quelques mois plus tôt, News Corp. et Echostar avaient vainement tenté de s’unir pour créer une plate-forme de télévision par satellite. Faute d’accord pour savoir qui allait gérer la sécurité du réseau crypté, les deux partenaires sont entrés en guerre.

Selon les affirmations contenues dans les témoignages exclusifs de Canal+, News Corp. et NDS auraient mis hors course d’autres concurrents de la même manière. En Angleterre, le réseau On Digital a dû déposer son bilan. En France, la carte Canal+ aurait été « cassée » au moment où sa maison mère, Vivendi, tentait d’augmenter sa présence dans BSkyB et où News Corp. avait intérêt à affaiblir Telepiù, filiale de la chaîne française.

Enfin, le premier câblo-opérateur américain, Direct TV, dont la sécurité était pourtant assurée par NDS, estime aussi avoir été victime de NDS pour des raisons commerciales. Direct TV a engagé deux procédures, l’une fin 2001, qui a abouti à une transaction, et une autre, fin 2002, annulée depuis le rachat du groupe par News Corp.

Parmi les éléments détenus par Canal+, rien ne démontre cependant de lien direct entre NDS et d’éventuels ordres donnés par M. Murdoch. Joints par Le Monde, les représentants de NDS et de News Corp. démentent tous les actes frauduleux qui leur sont reprochés. « En ce qui concerne Canal+, ses membres sont tenus, contractuellement, à la plus stricte confidentialité et mettraient en danger la vente Telepiù s’ils venaient à s’exprimer sur ce sujet », assure Margot Field, au nom de NDS et d’Abe Peled, directeur de la société. Les avocats de Canal+ insistent, pour leur part, sur le fait que, légalement, l’injonction pénale du procureur Spertus s’impose aux termes du contrat privé qui lie Vivendi et News Corp. « Je ne crois pas aux procès, tout doit pouvoir s’arranger », conclut, pour sa part, Tarak Ben Ammar, le représentant de M. Murdoch en Europe.

[source – lemonde.fr] Jacques Follorou